GENIUS, Michael Grandage (2016)

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« After him there is a great hush. »

Synopsis : tiré de la biographie Max Perkins : Editor of Genius d’Andrew Scott Berg, le film retrace la rencontre et la relation entre deux figures de génie, l’auteur Thomas Wolfe et son éditeur Maxwell Perkins, qui publia deux de ses oeuvres majeures : Look Homeward, Angel et Of Time and the River.

Contrairement à ce que l’on peut lire dans certaines critiques, somme toute assez simplistes, Genius ne se résume pas à l’histoire d’un écrivain rédigeant des manuscrits trop longs que son éditeur va couper de manière intempestive pour les rendre vendables. A travers ce lien entre un auteur et son éditeur, il est certes question de création artistique ; de la fracture entre ce qu’un artiste voudrait exprimer à sa façon, avec ses tripes, et la correction nécessaire à apporter à un texte afin de le magnifier pour lui faire rencontrer un succès mérité. Maxwell Perkins est connu pour être un découvreur de talents. Il est prêt à s’aventurer auprès d’auteurs singuliers que tout le monde refuse de publier à l’époque, mais qui sont cependant devenus de véritables références littéraires, comme F. Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway, pour ne citer qu’eux. Mais il est également doué pour encourager ces artistes à donner le meilleur d’eux-mêmes, à développer leur potentiel créatif au maximum. Lui confiant ses romans, Thomas Wolfe lui est d’une grande reconnaissance, car pour la première fois, quelqu’un accepte non seulement de le publier, mais lui permet aussi de rencontrer le succès. Wolfe ne peut cependant s’empêcher d’en vouloir à son éditeur, l’accusant de transformer ses récits et craignant que celui-ci ne devienne indissociable de ses ouvrages aux yeux du public.  

C’est avant tout de cela dont il s’agit : d’un film sur la relation entre les différents personnages, et les relations humaines en général. De manière, certes, légèrement caricaturale, les personnages semblent scindés en deux catégories : les artistes tourmentés d’un côté, les honnêtes père et mère de famille de l’autre. Avec Thomas Wolfe, l’écrivain, et Aline Bernstein, sa compagne scénographe (brillamment incarnée par Nicole Kidman), tout tend à prendre une tournure dramatique. Aline, qui croit dur comme fer au talent de son amant, a tout abandonné pour s’investir à ses côtés et le soutenir financièrement. Elle supporte donc difficilement le fait de ne pas le sentir aussi impliqué auprès d’elle dans les spectacles sur lesquels elle travaille. Mais surtout, elle se sent totalement délaissée au profit de Maxwell Perkins. Cela donne lieu a des conduites extrêmes qui ne permettent de résoudre ses problèmes que de manière temporaire, car si elles font réagir Thomas sur le moment, ce dernier n’est pas prêt à changer fondamentalement de comportement. Wolfe, lui, est complètement focalisé sur ses livres et sur la personne qui, dans l’instant présent, pourra l’aider à les rédiger ou à les publier. Si la dédicace de son premier roman est adressée à Aline, celle du deuxième est, elle, destinée à son éditeur. Thomas comme Aline ont besoin des autres, mais se révèlent au final très égocentriques et en recherche permanente de reconnaissance. Face à eux, Maxwell et sa femme Louise (Laura Linney) sont parents de cinq filles toutes plus vives et créatives les unes que les autres. Si les Perkins accordent une part importante de leur vie aux disciplines artistiques, les valeurs familiales et amicales sont plus importantes à leurs yeux et ils ne souhaitent pas les sacrifier au nom de l’art. En la personne de Maxwell Perkins, Thomas Wolfe ne trouvera pas qu’un simple éditeur, mais son premier véritable ami fidèle, prêt à l’aider en toutes circonstances, comme le lui fera remarquer l’écrivain F. Scott Fitzgerald. 

De cette relation entre auteur et éditeur, chacun tirera des apprentissages, mais chacun en pâtira du même coup. Wolfe et Perkins ont besoin l’un de l’autre mais se font souffrir mutuellement. D’un côté, Thomas oscille sans arrêt entre gratitude et ressentiment envers son éditeur. De l’autre, Maxwell trouve en lui une sorte de fils qu’il n’aurait jamais eu, mais, même s’il tisse des liens très forts, il admet de plus en plus difficilement ses frasques et ses sautes d’humeur. Une très belle scène du film résume parfaitement la situation. L’artiste, qui reproche à son éditeur de ne pas savoir profiter de la vie, l’entraîne un soir dans un club de jazz. Wolfe, comme possédé par cette atmosphère, compare son travail d’écrivain à celui des musiciens de jazz, qui ne se contentent pas de reproduire de manière figée des choses déjà entendues, mais se les approprient véritablement en laissant une grande place à l’improvisation. D’abord réticent, Perkins se laisse peu à peu aller à cette ambiance qui lui est inhabituelle et s’ouvre à la nouveauté. Jusqu’à ce que la situation aille trop loin à son goût : la soirée tourne à la débauche de whisky, et Thomas, complètement saoul, part à la conquête de deux belles jeunes femmes noires. C’en est trop pour Maxwell qui quitte les lieux avant que cela ne dégénère : comme il le lui fera remarquer plus tard, l’écrivain est persuadé qu’il s’agit  là de la meilleure manière de profiter de la vie, mais ce n’est pas sans provoquer des dégâts. Si Maxwell sait se fixer certaines limites afin de ne pas nuire d’une manière ou d’une autre à ses proches, Thomas, au contraire, les outrepasse toutes, au risque de blesser le peu d’amis qui tiennent à lui.

En bref, il s’agit d’un film d’époque sobre d’un point de vue des décors et de l’image, l’histoire se déroulant principalement dans le bureau de Perkins chez Charles Scribner’s Sons ou dans sa maison familiale. La photographie reproduit convenablement une grisaille urbaine enveloppée de vapeur de locomotives face à la chaleur tamisée du foyer éclairé au tungstène. Si ce biopic s’avère finalement très intéressant, c’est parce qu’il aborde la vie d’un écrivain depuis le point de vue de son éditeur, et se penche sur leur relation fusionnelle en dents de scie. Le film repose effectivement pour l’essentiel sur l’interprétation : chaque comédien se dépasse et nous livre une prestation saisissante, chacun à sa manière, en accord avec son personnage respectif. Jude Law est exubérant, bavard, lunatique, parfois à la limite du supportable mais dans le fond très attachant. Colin Firth est un passionné tout en retenue, à la fois dévoué corps et âme à sa famille, à ses amis et à son travail, une sorte d’ange gardien discret qui veille sur les siens et les pousse à se révéler. En sortant du ciné, l’envie nous prend de filer directement chez notre libraire préféré pour en découvrir davantage au sujet de Wolfe, comme de Perkins. Chapeau bas !

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