Le Petit Chaperon rouge – De et mis en scène par Joël Pommerat d’après le conte populaire – 1er et 2 avril 2016 au Centre Culturel Charlie Chaplin (Vaulx-en-Velin)

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« Elle pensa qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau et elle eu tout de suite envie de s’approcher. » 

 

Représentation suivie d’un échange avec Philippe Carbonneaux (assistant à la mise en scène), et les comédiens Ludovic Molière (l’homme qui raconte), Murielle Martinelli (la petite fille, la grand-mère) et Isabelle Rivoal (la mère, le loup).

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C’est l’histoire d’une petite fille qui vit chez sa maman. Et cette petite fille s’ennuie car sa maman est toujours très occupée et l’interdit de sortir seule. Parfois, pour jouer avec elle, sa maman s’amuse à faire la bête, et la petite fille, même si cela lui fait très peur, lui redemande de le faire encore et encore car c’est là l’une des rares occasions de passer un moment avec elle. Un jour, la petite fille supplie pour se rendre seule chez la maman de sa maman qu’elle aime beaucoup mais qui est très vieille et ne peut plus se déplacer. Sa maman ne l’entend pas de cette oreille, et lui dit qu’elle ne sera autorisée à sortir que si elle parvient à préparer un gâteau, une tarte ou un flan qui serait suffisamment bon pour le porter à sa mémé, s’assurant ainsi que sa fille ne parviendra jamais à ses fins. Mais contre toutes attentes, après de nombreuses tentatives, la petite fille finit par réussir un flan, et sa maman se voit obligée de tenir sa promesse et de la laisser porter cette pâtisserie chez sa mémé. C’est sur le long chemin qui mène chez la maman de sa maman que la petite fille va rencontrer le loup…

Le Petit Chaperon rouge est le premier conte que Joël Pommerat adapte librement pour le théâtre en 2004. À l’époque, il se pose la question du théâtre pour enfants, et se demande si lui-même laisserait ses deux filles assister à ses propres spectacles, qui ne sont pas précisément destinés au jeune public. Même si les histoires racontées à un enfant sont différentes de celles racontées à un adulte, Pommerat reste persuadé qu’un jeune public a le droit, pour un spectacle, à la même qualité de recherche et à la même volonté de perfection. Il décide ainsi de mettre en scène l’un des contes qui le fascine le plus, avec la même exigence que nécessitent ses pièces « pour adultes ». Si ce récit en particulier l’a profondément marqué, a contribué à le définir tel qu’il est aujourd’hui, c’est parce que sa mère lui expliquait que, lorsqu’elle était petite, elle devait, été comme hiver, parcourir un long chemin seule pour se rendre tous les jours à l’école. À travers cette histoire qui l’impressionnait quand il était enfant, il tente de retranscrire les émotions de cette petite fille, seule sur un long chemin.

Issu initialement de la tradition orale, il existe des dizaines de versions du Petit Chaperon Rouge, et Pommerat a souhaité réécrire l’histoire sans digression, en se concentrant de façon la plus simple, concrète et vraie sur les personnages et leurs actions. Les faits se déroulent dans un décor minimaliste, dans lequel la lumière a tendance à cacher plus qu’elle ne révèle, et le public est bien entendu plongé dans le noir total (marque de fabrique du metteur en scène !)

Le récit, déclamé par l’homme qui raconte, est constitué de mots accessibles, d’une poésie rythmée, répétitive, presque enfantine, et non dénuée d’humour malgré la peur sous-jacente. Il relate les faits sans fioritures, laissant la liberté à chacun de les interpréter et les ressentir selon son propre vécu et ses propres craintes.

L’histoire est celle de trois générations de femmes dans une famille caractérisée par l’absence d’homme et par un vécu commun qui les uni très fortement, sans pour autant que chacune ne parvienne à s’exprimer clairement sur le sujet. Les deux comédiennes incarnent leurs personnages grâce à un jeu très physique et expressif, quasi pantomimique, le narrateur ne leur cédant que très peu la parole. La mère est tellement occupée qu’elle en devient presque robotique, et lorsqu’elle joue à la bête avec sa fille, elle se révèle alors terrifiante, bien plus que le loup lui-même. Ce n’est donc pas un hasard si Isabelle Rivoal interprète à la fois les personnages de la mère et du loup : ses jeux ne sont qu’une mise en garde du danger qui attend sa fille à l’extérieur, la maman ayant sans doute déjà eu elle-même affaire au loup lorsqu’elle était petite. De la même façon, Murielle Martinelli joue deux personnages : la petite fille et la maman de sa maman (ou « mémé »), comme si cette histoire se déroulant dans ce contexte entièrement féminin n’était qu’une expérience qui se répétait de génération en génération, la petite fille prenant petit à petit la place de sa mère et de sa grand-mère et empruntant ainsi le chemin vers l’âge adulte.

Car, s’il est ici question de sujets touchant fondamentalement à l’enfance, ils ne sont pas sans nous poursuivre tout au long de notre vie d’adulte : l’ennui, la peur, le désir, la volonté d’indépendance… Se confronter à ses peurs, oser aller vers l’inconnu et le danger que peuvent représenter certaines expériences humaines, serait ainsi la meilleure façon de devenir réellement adulte. Le danger, source de la peur, est ici incarné par le loup. Terriblement angoissant lorsque la mère l’imite en jeu, il s’avère bien plus beau et fascinant dans la réalité. Même si la petite fille tente de rester sur ses gardes, elle est irrésistiblement attirée par cette bête et n’hésite presque pas à l’inviter chez sa grand-mère pour le goûter. Pommerat, en traitant la nature et la bestialité dans ce qu’elles ont de plus dangereux, mystérieux et imprévisible, souhaite également mettre en valeur leurs aspects mystérieux et envoûtant. Car le désir n’est-il finalement pas l’autre versant de la peur ?

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