Entre ciel et terre. Interview de Jeff Pearce

Jeff Pearce est un géant. Il l’a encore prouvé avec son dernier disque, From The Darker Seasons (2017), une merveille d’ambient ouatée dont il a le secret. C’est simple, en vingt-cinq de carrière, le musicien de l’Indiana n’a commis aucune erreur. Son oeuvre a d’ailleurs été saluée chaleureusement par la presse spécialisée. Il continue inlassablement à tisser des atmosphères délicates avec sa guitare traitée pour la plus grande joie de tous les amateurs de musique onirique. Son travail de compositeur est d’une grande finesse et l’élégance des sonorités qu’il produit nous fait penser indubitablement aux efforts solos de Robin Guthrie. Jeff nous fait voyager et entrevoir un monde d’allégresse avec une maestria peu commune. Il fait aujourd’hui partie du cercle prestigieux des grands noms de l’ambient/New Age/space music et sa participation à AMBIcon 2013 l’atteste. C’est un être d’une humilité absolue, un amoureux de la nature, un contemplatif prolifique dont l’extrême gentillesse n’a d’égal que son immense talent. Nous nous sommes donc entretenus avec beaucoup de plaisir avec ce guitariste affable, afin de mieux le connaître.

Quelle est ta formation musicale ?

J’ai à peu près la même formation que beaucoup de guitaristes. J’ai commencé à jouer de la guitare à l’âge de treize ans et depuis mon but est de toujours me perfectionner. J’ai eu de la chance car je vivais dans un coin des États-Unis où l’on pouvait capter de nombreuses stations de radio diffusant des genres musicaux variés. Écouter tous ces styles différents me rappelait qu’il y avait toujours plus à apprendre.

Quand as-tu décidé de composer de la musique ?

Après avoir commencé à jouer de la guitare et appris les bases, j’ai commencé à composer. Mais ce que je produisais était en majorité inaudible !

Comment as-tu découvert l’ambient et la space music ?

J’ai progressivement pris connaissance de ces musiques durant mon adolescence, surtout par le biais de bandes originales de films. Par exemple celles des Chariots de feu et Blade Runner, composées par Vangelis, ou celle de Risky Business, qui contient plusieurs morceaux de Tangerine Dream. Durant ma première année à l’université, j’écoutais la station radio de mon campus tard le soir, elle passait le programme Music from the Hearts of Space. J’ai immédiatement accroché. C’est à ce moment que j’ai vraiment compris que l’ambient et la space music étaient des genres « officiels ».

Tu es connu pour créer tes magnifiques paysages sonores atmosphériques en utilisant la guitare électrique. Les travaux de Robin Guthrie et Harold Budd viennent à l’oreille quand on t’écoute. Quelles étaient tes inspirations principales lorsque tu as débuté ta carrière ? Et aujourd’hui ?

Harold Budd est tout de suite devenu une source d’inspiration dès que j’ai entendu sa musique en 1985 (soit environ cinq ans après avoir commencé la guitare). Tant de musiciens m’ont influencé au fil des années et m’influencent encore : Tim Story, David Sylvian ou encore The Edge de U2.

Quel est ton compositeur de musique classique préféré ? Pourquoi ?

J’ai beaucoup de compositeurs préférés ! Mais celui que je mets au-dessus est sans nul doute Érik Satie. L’importance de l’« espace » que l’on trouve dans ses compositions est incroyable et j’ai toujours aimé le fait que Satie « pose des questions » avec sa musique. Il y a tellement de compositeurs qui donne des réponses avec leur musique – leurs compositions se terminent avec un gros accord tonique – c’est un son très « résolu ». Satie n’a jamais senti le besoin de faire cela, il n’avait aucun problème pour terminer une pièce avec un accord « non résolu » ou avec parfois juste quelques notes qui partent à la dérive. Sa démarche fut inspirante pour moi, tout dans un morceau ne doit pas être clairement tranché à la fin, au milieu ou au début.

Tu traites énormément le son de ta guitare. Quel est ton équipement habituel ?

J’ai beaucoup de matériel ! J’utilise principalement des guitares Fender Stratocaster et je les branche dans plusieurs appareils différents. J’apprécie tout particulièrement la pédale de reverb Strymon BigSky et la pédale de delay numérique Boss DD-20. Mais mon son vient surtout de la manière dont j’« excite » les cordes de mes guitares. Quasiment tous les guitaristes se servent d’un médiator, ce qui est aussi mon cas en général. Mais j’utilise aussi des manières non traditionnelles de faire vibrer les cordes. Je les gratte avec un pinceau ou les frotte avec un couteau, tout ce qui peut générer un son qui sorte de l’ordinaire.

Hormis les guitares électriques traditionnelles, tu utilises également un Chapman Stick. Qu’est-ce ?

Il s’agit d’un instrument contenant dix ou douze cordes, je me sers de la version à dix. Il permet aux deux mains de faire du tapping dessus. Emmett Chapman de Woodland Hills (Californie) en est l’inventeur, il a commencé à le fabriquer au début des années 1970. J’ai enregistré deux albums avec le Stick (NDLR : Lingering Light et Rainshadow Sky) et j’espère m’en servir à nouveau sur disque. Non seulement le son de cet instrument est génial mais il est aussi extrêmement bien designé et conçu.

On associe souvent ta musique à la New Age (en plus de l’ambient et la space music). Quel lien as-tu avec ce type de musique et le mouvement New Age ?

Je n’ai pas vraiment de « connexion » avec ce mouvement. En ce qui concerne la musique, je me trouve dans un entre-deux étrange mais appréciable : ma musique est parfois trop atmosphérique pour la New Age et trop mélodique pour l’ambient ! Mais tout comme les espaces entre les notes insufflent la vie à la musique, ce sont les « espaces » entre les genres musicaux qui permettent d’avoir une musique vivante. Plusieurs de mes musiciens préférés sont difficilement classables dans un genre spécifique. Harold Budd a créé de magnifiques oeuvres ambient, cependant sa musique tend vers le classique et même le jazz. Patrick O’Hearn se situe aussi entre la New Age et l’ambient. Avec le temps, je me suis rendu compte que je préfère largement cette zone médiane entre les genres. Je m’ennuierais si je ne jouais que de la musique ambient « sans forme », mais je me lasserais aussi de ne jouer que de la musique mélodiquement structurée.

Tu vis à West Point, dans l’Indiana, une petite ville située au milieu des États-Unis. Dans ta musique et tes visuels, on perçoit nettement l’importance que la nature revêt pour toi. Comment ton environnement parvient à t’inspirer ? J’ai aussi l’impression que la nature est aussi essentielle que ta famille pour toi. Il y a une sorte de relation forte dans ton art et ta personnalité, entre disons, la terre et le ciel.

La nature sera toujours importante dans mon travail, surtout le changement des saisons. Il y a des « zones médianes » entre les genres musicaux, idem pour les saisons. J’adore la période de la fin de l’été quand ce n’est pas encore l’automne. De même, j’adore les derniers jours de l’automne, ceux qui précèdent l’hiver. J’ai souvent dit que si je devais vivre dans un endroit du monde où il n’y a qu’une saison, je serais très triste.

Ta musique est très éthérée, avec une sorte d’aspect mystique. J’ai lu que tu apprécies la musique religieuse. Quel est ton point de vue sur la religion et la spiritualité ?

Mon idée est que tout ce qui nous rend « meilleurs », ainsi que ceux qui nous entourent, est une bonne chose. Et j’admire énormément la musique d’Hildegarde de Bingen depuis mes années universitaires, son sens de la mélodie était à la fois pieux et mystique. Jusqu’à aujourd’hui, beaucoup des lignes à une note que je joue à l’EBow sont inspirés par sa musique.

Dans une vieille interview accordée à Matt Borghi, tu disais qu’à l’époque tu ne te produisais pas beaucoup sur scène à cause du trac. Qu’en est-il actuellement et quel ton meilleur souvenir de concert ?

Cette interview est très ancienne, je me sens bien plus à l’aise maintenant. Pour chaque concert il y a un souvenir particulier qui lui est associé, ce dont je suis reconnaissant. Si je fais un tri dans mes souvenirs, je dirais que me produire à l’AMBIcon en 2013 fut mon expérience live la plus mémorable, pas tant pour ma performance, mais surtout pour le merveilleux public qui était présent.

Tu détailles d’ailleurs ton expérience de l’AMBIcon dans le blog de ton site. À quel point cet événement fut important pour toi ? J’ai notamment été marqué par l’hommage que tu rends à Eno en jouant « An Ending (Ascent) » à la fin de ton set. (NDLR : AMBIcon 2013 a été organisé par l’équipe de Music from the Hearts of Space pour célébrer les quarante ans d’existence de ce programme radio diffusé d’abord dans la région de San Francisco puis à partir de 1983 dans le reste des États-Unis. Ce rassemblement dédié aux musiques atmosphériques et du monde s’est déroulé à San Rafael, en Californie, du 3 au 5 mai 2013. Les musiciens invités étaient David Darling, Stephan Micus, Robert Rich, Steve Roach, Michael Stearns, le groupe Stellamara, Tim Story et donc Jeff Pearce) 

L’« importance » de l’événement a grandi au fil du temps. Je disais à l’époque que l’AMBIcon était « une réunion de géants de la space music et Jeff Pearce » ! Toutefois, le temps passant, les gens m’ont dit que Stephen Hill (le fondateur, animateur et producteur de Hearts of Space) ne m’aurait pas invité à jouer si je n’avais pas apporté ma contribution au genre space/ambient. Ma priorité a toujours été de créer ma musique et PAS de me demander « où est ma place » au sein du genre élargi. Je laisse aux autres le soin de déterminer cela.

En ce qui concerne le morceau d’Eno que j’ai interprété durant ma performance, j’ai senti qu’il fallait que je le fasse. Il s’agit d’un titre que j’ai entendu sur Hearts of Space en 1987. Ce programme radio et « An Ending » m’ont indiqué la voie musicale à suivre. Quand je fais une reprise, je ne souhaite ni faire une copie exacte du morceau ni faire trop de changements au point de le rendre méconnaissable. J’ai l’impression d’avoir trouvé un bon équilibre avec ma version de « An Ending », et si Brian Eno l’entend, j’espère qu’il comprendra qu’il s’agit d’un hommage sincère, et qu’il l’écoutera avec des oreilles indulgentes.

Tu as collaboré avec Robert Linton, Paul Avgerinos, Will Ackerman et surtout Vidna Obmana. Feras-tu d’autres collaborations dans le futur, as-tu des propositions de ce genre en ce moment ? À quel point apprécies-tu ce travail d’équipe ?

Je préfère le mot « contributions » pour décrire mon travail avec Robert, Will ou Paul. En effet, leurs morceaux étaient presque achevés, j’ai juste eu à y ajouter une partie. Cela représente un « break musical » plaisant par rapport à ce que je fais habituellement. Cependant, je perçois ma vie de musicien comme étant solitaire. J’écris toute ma musique, je m’enregistre tout seul, je m’occupe du mixage et de la production. Néanmoins, même dans cette entreprise autonome, il y a du travail d’équipe : trouver un bon ingénieur pour masteriser mes albums, ainsi qu’un designer graphique pour l’artwork.

Tu as sorti From The Darker Seasons l’année dernière. Quels sont tes projets actuels/futurs ?

J’ai passé beaucoup de temps à écrire de la musique et à expérimenter, et il se peut qu’un nouvel opus paraisse vers la fin de l’été. J’attends toujours de voir comment la musique évolue, donc il peut sortir plus tôt ou bien plus tard !

Quel est le plus grand accomplissement de ta carrière jusque-là ?

Tu peux avoir l’impression que j’évite ta question mais mon plus grand accomplissement reste quand quelqu’un prend le temps de me contacter et de me faire savoir que ma musique l’a touché d’une manière ou d’une autre. Certains de mes disques ont reçu des prix et des distinctions et j’y suis sensible. (NDLR : To The Shores Of Heaven s’est vu décerner le titre de meilleur album ambient de l’année 2000 par le magazine New Age Voice, Rainshadow Sky a gagné le prix ZMR (ZoneMusicReporter) de l’album de l’année en 2008, With Evening Above a été élu meilleur album ambient en 2014 et Follow The River Home en 2016 toujours lors des ZMR Music Awards. Ces informations sont disponibles sur le site officiel de Jeff) Mais je ne crée pas de la musique à cette fin. Lorsque quelqu’un soutient et écoute ma musique, c’est un honneur pour moi. Quand un auditeur me fait savoir ce que la musique représente pour lui, cela me comble de bonheur à chaque fois.

Discographie sélective

To The Shores Of Heaven (2000)/Lingering Light (2005)/Rainshadow Sky (2008)/With Evening Above (2014)/Follow The River Home (2016)/From The Darker Seasons (2017)

Site http://www.jeffpearcemusic.com Facebook https://www.facebook.com/jeff.pearce.98 Bandcamp https://jeffpearcemusic.bandcamp.com

 

 

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