Keith Richards, Life (2010)

Stray cat blues…

 

Life_by_Keith_RichardsA moins d’avoir été élevé dans un placard façon Harry Potter, aucun être sur la planète Terre ne peut prétendre ignorer qui sont les Rolling Stones. Que l’on apprécie ou non leur musique n’est pas la question, chacun, un jour ou l’autre dans sa vie, a été confronté de manière plus ou moins directe à ce groupe que beaucoup considèrent comme le plus grand de l’histoire de la musique. Ok. Mais que sait-on exactement des Stones ? Eternels articles Rock&Folk et autres souvent usés jusqu’à la corde, scandales et polémiques à sensations autour de pipi sur une porte de garage, de chute de cocotier ou de cendres de papa mêlées à un rail de coke… Tout et n’importe quoi a été dit : certains se sont fendus de textes réellement intéressants (je pense notamment à Nick Kent, qui a partagé de nombreux instants privilégiés avec le groupe), d’autres se sont contentés d’alimenter les potins. La meilleure façon, finalement, de se pencher sérieusement sur le sujet, est probablement de s’adresser aux membres des Stones eux-mêmes. Et pour cela, remercions l’ami Keith Richards d’avoir accouché de cette volumineuse autobiographie dans laquelle il nous livre sans concession sa vie et celle, indissociable, de son groupe.

« This is the Life. Believe it or not, I haven’t forgotten any of it. » Difficile à croire en effet… Malgré les déboires, et dieu sait qu’il y en a eu, Keith Richards relate sans difficulté aucune les personnes et événements qui ont peu à peu construit le vieux pirate du rock que nous connaissons. Et si un trou de mémoire débarque, pas de problème : hop ! les amis et la famille sont là pour prendre la parole ! Car ce n’est pas seulement de sa vie dont il est question, mais bien de la vie de toutes les personnes plus ou moins proches croisées en chemin, et qui à leur manière ont contribué au mythe Richards.

La famille, au premier plan. Ses parents, Doris et Bert. Ses nombreuses tantes, toutes plus ou moins acoquinées avec le milieu artistique. Et surtout, Gus, le grand-père complice qui lui a, doucement mais surement, légué son amour inconditionnel pour la musique. Les fans des Stones peuvent lui être reconnaissant, car c’est au fameux grand-père Gus que le jeune Keith doit l’enseignement de son premier motif à la guitare : « Deux mesures de « Malagueña » et te voilà lancé dans la vie. » Une famille, il en a lui-même fondée une avec les deux grands amours de sa vie, Anita Pallenberg et Patti Hansen (avec laquelle il est encore marié). Pas toujours évident d’être à la fois rocker sur les routes et papa modèle à la maison… Peu importe, on embarque les gosses en tournée lorsqu’ils sont en âge de suivre, rien de tel pour rester soudé et apprendre la vie !

Des femmes, bien sûr, il n’y en a pas eu que deux, même si Patti et Anita arrivent évidemment en tête du classement. Cependant, pas de tableau de chasse très impressionnant non plus pour la rock star, qui contrairement à certains de ses collègues, ne conçoit pas les relations sans un minimum de sentiments :

« Je ne sais pas me mettre au pieu avec une nana juste pour le sexe. Ca ne m’intéresse pas. Je veux te serrer, et t’embrasser, et te faire te sentir bien, et te protéger. Et trouver un gentil petit mot le lendemain, rester en contact. Je préfère me branler plutôt que baiser pour baiser. »

Il avoue ressentir de l’incompréhension et de la peur, voire même du mépris, face à toutes les minettes hystériques qui mouillent leur siège et balancent leur culotte au visage de leurs idoles. Il pourrait, comme beaucoup, se laisser tenter et profiter de la situation, mais refuse catégoriquement, préférant les bras de femmes prêtes à partager un moment de tendresse sans la moindre arrière pensée. Beaucoup d’entre elles l’ont aidé à affronter des moments très difficiles, souvent dus à la drogue, et il n’hésite pas à leur rendre hommage.

Car Keith Richards a dû essuyer un paquet de revers à cause de la came. L’héroïne a été pour lui une maîtresse fidèle et sournoise avec laquelle il a entretenu trop longtemps une relation malsaine. Nombreuses tentatives de décrochage, nombreux échecs. Mais jamais il ne s’apitoie sur son propre sort : il raconte de manière crue son addiction, les situations dangereuses et pathétiques qu’elle engendre à coup sûr. Sans faire d’apologie ni, au contraire, livrer une campagne anti-drogue, il se contente de témoigner, admet avoir aimé ça sans pour autant regretter sa rupture définitive avec cette drogue, et conseille tout de même de ne pas tomber dans le panneau comme lui. C’est comme ça : l’héroïne a fait partie de sa vie des années durant, mais c’est finalement une drogue bien plus forte qui lui a sauvé la mise. Et là, je vais essentiellement laisser Keith Richards lui-même prendre le relai, car après tout, c’est SON domaine !

« J’étais une éponge à musique, voilà. Et quand je voyais des gens jouer dans la rue ou un gars qui se mettait au piano dans un pub, j’étais fasciné. Mes oreilles suivaient note par note, et peu importe si les instruments étaient désaccordés ou s’ils jouaient à contretemps, il y avait des notes qui fusaient, des rythmes, des harmonies qui se mettaient à tourner dans ma tête. C’était comme une drogue. Une came beaucoup plus forte que l’héro – la preuve, c’est que je suis arrivé à lâcher l’héroïne mais jamais la musique. Une note vous emmène à la suivante, vous ne savez jamais vraiment ce qui va suivre et vous ne voulez pas savoir : c’est comme avancer sur une belle corde de funambule. »

Sensibilisé dès son plus jeune âge à la musique par sa famille, le jeune Keith cultive une admiration sans borne pour les pionniers du blues et du rock’n’roll : Robert Johnson, Chuck Berry, Muddy Waters, Buddy Guy… mais la révélation, c’est Elvis !

« Le choc. Je n’avais jamais rien entendu de pareil. Jamais entendu Elvis. C’est presque comme si j’attendais que ce moment arrive. Quand je me suis réveillé le lendemain matin, je n’étais plus le même. (…) « Since My Baby Left Me ». Comme ça sonnait ! Ca a été le dernier détonateur. Le tout premier rock’n’roll que j’aie entendu. C’était une façon complètement différente d’interpréter une chanson, un son absolument nouveau pour moi, dépouillé, cramé, pas de baratin, pas de violons et de trio de dames qui font « lalala », pas d’esbroufe. Différent, c’est le mot. Nu, branché direct sur des racines dont on devinait l’existence mais qu’on n’avait pas encore « entendues ». Je dois tirer mon chapeau à Elvis pour ça. Le silence, c’est ta toile, et ton cadre, ce sur quoi tu travailles. Alors il ne faut surtout pas essayer de le barbouiller avec trop de bruit. « Heartbreak Hotel » m’a appris ça. Jamais encore je n’avais entendu quelque chose d’aussi cru, d’aussi sincère. »

Donc dès que l’occasion s’est présentée, Keith Richards a décidé de consacrer lui aussi son existence à la musique. Et pour cela, il s’est lié à la vie à la mort à d’autres musiciens dont les aspirations étaient les mêmes. Ils ont tout partagé, de la vie misérable dans des apparts miteux à la fabuleuse alchimie qui naît lors de la composition d’un morceau. C’est ça l’histoire des Rolling Stones, tout simplement.

« Tu es là en train de jouer avec des types, et soudain tu te dis : « Oooh yeah ! » Il y a peu de sensations plus agréables que celle-là. A un moment donné, tu comprends que tu viens de quitter la planète Terre et que personne ne peut t’atteindre là où tu es. Tu planes parce que tu joues avec une bande de types qui ont le même but que toi. Et quand ça marche, baby, ça donne des ailes. Tu sais que la plupart des gens ne ressentiront jamais ce que tu ressens, une sensation vraiment spéciale. Et ensuite, tout ce que tu veux, c’est recommencer, atterrir, repartir, puis réatterrir pour rerepartir, mais quand tu atterris, tu te fais coincer. Et tu n’as qu’une idée en tête : retourner là-bas. C’est comme voler sans permis. »

Evidemment, une fois barrés dedans, ils n’ont pas lâché prise, et le groupe a depuis longtemps acquis la notoriété que l’on connaît.

Mais la tâche n’a pas toujours été aisée, car si Keith Richards se rappelle d’où il vient et prétend faire de la musique avant tout pour prendre son pied, d’autres, à l’instar de Brian Jones ou de Mick Jagger, n’ont pas tardé à prendre le melon et à tomber dans les pièges attrayants du showbiz. Brian Jones y a laissé la vie (c’est vite résumé, mais disons que ça ne l’a pas aidé…) et Jagger y a gagné la réputation de double diabolique de son glimmer twin, n’hésitant pas à dénigrer le reste du groupe à son avantage. Le fameux Syndrome du Chanteur Lead !

« Dans un groupe, un ego hypertrophié, c’est toujours un problème, surtout si le groupe existe depuis longtemps, qu’il est resté uni et repose sur une sorte de fidélité bizarre, du moins entre ses membres à part entière. Un groupe musical, c’est une équipe. Très démocratique, par plein d’aspects. Tout doit être décidé entre nous : tant pour la cuisse, tant pour les roustons. Quiconque essaye de s’élever au-dessus des autres se met en danger. (…) Depuis mes dix-neuf ans, j’ai toujours tiqué devant les gens qui me disaient : « Oh, mais tu es génial ! », alors que je savais bien que je ne l’étais pas. Ca te mène à ta perte, mon gars. Je voyais bien qu’il était facile de tomber dans le piège des louanges. Sur ce plan, je suis devenu un vrai puritain. Je ne me laisserai jamais entraîner dans cette voie. Je préfère me défigurer, ce que j’ai fait en laissant pourrir et tomber quelques-unes de mes dents. Je ne joue pas à ce jeu-là. Je ne suis pas dans le showbiz. Je fais de la musique, c’est le mieux dont je sois capable et je sais qu’elle vaut qu’on lui prête l’oreille. »

Voilà l’essence même de son ouvrage : la musique et rien d’autre. Peu importe l’avis des gens après tout, tant qu’on se fait plaisir.

Le partage importe essentiellement quand il a lieu entre musiciens. Keith Richards, toute star internationale qu’il est, ne perd jamais de vue les grands qui l’ont influencé. C’est sans relâche qu’il se réfère à eux, et jamais, au cours de sa carrière, il ne semble les avoir délaissés. Pour lui, impossible d’aborder le rock sans évoquer le blues et son histoire. Ces bluesmen qu’il idolâtre depuis son enfance et qui ont forgé son style, il a eu l’occasion d’en rencontrer un paquet durant sa carrière, et a même eu l’honneur de jouer avec certains d’entre eux. Le jeune Keith n’aurait jamais imaginé qu’un jour il taperait le bœuf avec Chuck Berry ou échangerait des tuyaux avec Ike Turner :

« Entre musicos, il y a un mélange bizarre de respect et de soif de reconnaissance. Quand des types viennent te trouver pour te dire : « Hé, mec, montre-moi comment tu fais ce motif », et que ce sont des mecs que tu écoutes depuis des années, tu te dis : « Je fais vraiment partie des bons ». Genre « OK, c’est incroyable mais je suis maintenant sur la ligne de front, parmi les meilleurs ». Et l’autre chose extra avec les musiciens, ou du moins la plupart d’entre eux, c’est qu’ils sont généreux. « T’as pigé ce petit saut, là ? – Ouais, ça se fait comme ça. » Il n’y a presque pas de secrets, les idées s’échangent librement. « Comment t’as trouvé ça ? » L’autre te le montre et tu t’aperçois que c’est vraiment simple. »

De ce point de vu, son livre se révèle comme un hommage permanent à tous ces musiciens et comme une preuve éternelle de reconnaissance. C’est un peu leur histoire à eux-aussi. Il n’oublie pas non plus ses contemporains, ses amis musicos qui ont fait ou non partie de ses groupes. Je pense notamment à Charlie Watts, avec qui il entretient depuis toujours une relation privilégiée au sein des Stones. Parmi les fidèles (vivants ou morts) figurent aussi Ian Stewart, Gram Parsons, Bobby Keys et bien d’autres, comme ses collaborateurs au sein des X-Pensive Winos et des Wingless Angels. Il existe entre eux un véritable rapport de franche camaraderie et Keith Richards n’a de cesse de les mentionner dans son œuvre. Ils ont fait partie de sa vie, l’ont marqué à leur manière et c’est pour cela qu’il leur voue une amitié fidèle et sincère.

Evidemment, le public a droit aussi à son petit paragraphe. Le guitariste adore composer, enregistrer, mais ce qu’il aime par-dessus tout, c’est la scène. Partir en tournée. Il a beau faire de la musique initialement pour son propre plaisir, partager ça avec des milliers de personnes s’avère tout de même unique et grisant :

« La vraie libération, c’est le moment où on entre en scène. Une fois qu’on est là-haut, c’est du pur bonheur, on s’amuse. Mais il faut un peu d’endurance, bien sûr. Et le seul moyen de garder l’élan pendant des tournées aussi longues, c’est de se nourrir de l’énergie que le public nous renvoie. C’est mon carburant. Je n’ai rien d’autre que ce feu incroyable, surtout quand j’ai une guitare entre les mains. La décharge de joie sauvage quand tu les fais se lever de leur siège, c’est hallucinant. Allez-y, on y va, lâchons tout ! Donnez-moi de l’énergie et je vous en rends le double. C’est comme une énorme dynamo, ou un générateur. Impossible à décrire. Et on en arrive à compter sur cet apport : c’est grâce à leur énergie que je peux continuer. »

Il s’avoue cependant dépassé par l’ampleur du phénomène. Les Stones de retour dans une salle à taille humaine ? Nostalgie, quand tu nous tiens…

En ce qui concerne les enregistrements, c’est la même chose. Il ne comprend pas l’intérêt des nouvelles technologies et regrette le bon vieux son des anciens. Au diable les nouveaux procédés, contentons-nous simplement de capter le feeling et la cohésion d’un groupe ! C’est ça le plus important, non ?

« Cette idée qu’il faut séparer les instruments lors de la prise de son est l’antithèse du rock’n’roll. Le rock’n’roll, c’est une bande de types qui produisent du son dans un lieu clos, un son qu’il suffit de capturer. Et c’est ce son qu’ils font ensemble qui compte, pas les sons individuels. Tous ces mythes stupides à propos de la stéréo, de la hi-tech et du dolby, tout ça va à l’encontre de ce qu’est la musique. Personne n’avait les couilles de démonter le système technologique, mais moi, j’ai commencé à y réfléchir : qu’est-ce qui m’avait amené à consacrer ma vie à la musique ? Des types qui avaient enregistré dans une pièce, avec trois micros. Ils n’avaient pas cherché à capter le moindre petit bout de batterie ou de basse. Ce qu’ils avaient enregistré, c’était l’espace dans lequel ils jouaient. On ne peut pas obtenir cette ambiance indéfinissable en découpant les choses en tranches. Où est le micro spécial qui chopera l’enthousiasme, l’état d’esprit, l’âme, ou comme vous voudrez l’appeler ? »

Keith, vieux dinosaure ! Mais ses paroles sont pleines de sagesse, après tout. Beaucoup, aujourd’hui, ont perdu de vue l’esprit même de la musique et ne sont bons qu’à pondre des merdes sans âmes et aseptisées dans le but de se remplir les fouilles. Keith Richards s’est nourrit du blues du Delta, a façonné un style simple, parfois même primitif, mais toujours efficace et sincère. Et la preuve que ça marche, c’est qu’après cinq décennies de carrière, on en redemande !

Difficile de commenter une vie en quelques mots et citations, le mieux pour mon lecteur, au final, serait de se mettre un bon coup de pied au cul et de se lancer sans attendre dans la lecture de ces 600 et quelques pages. Pas forcément besoin d’être aficionado des Stones pour se prêter au jeu : il s’agit avant tout d’une belle leçon de vie et de musique, alors à bon entendeur… Et quant aux fans pur jus, ils y trouveront évidemment leur compte, et qu’ils se rassurent, leur guitariste adoré n’a pas l’intention de lâcher l’affaire de sitôt et devrait encore nous en raconter de bien belles d’ici les années à venir :

« Je pourrais me reposer sur mes lauriers. J’ai remué tellement de merde dans ma vie que je pourrais m’en contenter et voir comment les autres se débrouillent. Seulement, il y a ce mot fatidique, « retraite ». Je prendrai ma retraite le jour où je casserai ma pipe. »

LONG LIVE KEITH RICHARDS !

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