CAPTAIN BEEFHEART, LA BIOGRAPHIE (Mike Barnes, 2012)

Mise en page 1‘Je suis un fils unique. Un tyran. Un type irascible.’

« Je ne fais pas attention aux gens qui ne me comprennent pas parce que je veux consacrer mon attention au peu de ce que je comprends de moi-même. » Véritable énigme que ce Don Van Vliet, alias Captain Beefheart… Certains pourront se dire : « enfin une biographie pour répondre à toutes nos interrogations ! » Oui… mais non ! Au fil des pages, nous suivons bien évidemment les étapes de sa vie et de son œuvre. Son enfance de fils unique et ses premiers pas artistiques. Sa relation amour/haine avec son acolyte Frank Zappa. Son parcours musical détaillé et assorti de chroniques de chacun de ses albums. Son talent indéniable pour la peinture. Sa maladie le poussant à se couper du monde durant ses dernières années de vie. Mais si l’auteur, Mike Barnes, nous éclaire sur l’existence et la carrière hors-norme de cet artiste unique en son genre, le mystère plane toujours sur bon nombre d’anecdotes et de mythes concernant le personnage. Où donc le capitaine est-il allé pêcher un surnom si bizarre ? A-t-il réellement des dons de télépathe ? Est-il vraiment capable de détruire un micro à l’aide de sa seule voix ? Divers hypothèses et témoignages sont formulés, mais on n’en saura pas plus au final, et c’est tant mieux ! Car si le Magic Band porte ce nom à juste titre, ce n’est pas seulement à cause de toutes les légendes qui gravitent autour du groupe et de son leader, mais bien grâce au caractère singulier de ses compositions. Du jamais entendu, ça, tout le monde s’accorde à le dire, et je n’exagère pas en disant que Captain Beefheart a littéralement inventé sa propre musique :

« Ma première impression fut la même que lorsque j’entendis pour la première fois Little Richard ou les Ramones : je ne savais pas quoi en penser. J’étais tenté de penser que c’était mauvais, parce que ça ne ressemblait à rien d’autre. Qui que vous soyez, vous êtes toujours amené à faire des comparaisons, car vous ne pouvez pas assimiler un truc qui ne sort de nulle part. Trout Mask Replica ne ressemblait à rien de ce qui existait. Quelle que fut la façon dont on écoutait ce disque, il échappait à toute comparaison. Et je suis sûr qu’à la première écoute, je me suis dit : mais ce mec est complètement cinglé ! » (John Peel, journaliste)

Une vraie révolution musicale, nul n’a jamais rien écouté de tel. Même aujourd’hui, alors que l’on a à cœur de tout classifier, il est encore difficile de qualifier cette musique. Blues, garage rock, free jazz, musique expérimentale… chacun y va de sa théorie mais personne n’est finalement parvenu à faire ce que Don Van Vliet redoute par-dessus tout : qu’on lui colle une étiquette :

« Quand vous parlez de Captain Beefheart, vous pouvez dire qu’il est expérimental, mais à mes yeux, c’est quelqu’un chez qui les choses sortent naturellement. Expérimental, cela veut dire intellectuel, scientifique, analytique, sans âme et incapable de laisser s’exprimer le sens profond de l’art – avec les couilles, le cœur, les tripes et les yeux. Je ne crois pas un seul instant que Captain Beefheart ait joué une musique expérimentale. » (Morris Tepper, guitariste du Magic Band)

«Beefheart m’a beaucoup inspiré. Son esprit, ses idées nouvelles, ses talents multiples. Pour moi, ça dépassait le rock’n’roll. Ca touchait aux racines mêmes du rock’n’roll. Ca concernait un nouveau concept musical et la façon dont il évoluait. » (Bob Krasnow, producteur)

« Ils arrachent les boyaux de leur musique, ils en arrachent les poumons, ils en réduisent les os en bouillie et balancent tout ça dans de nouveaux accords. » (Dick Lawson, journaliste)

« Non, non, non, j’ai trop de respect pour les gens qui ont déjà joué le blues. Je les respecte trop pour oser voler leur musique. Ils ont leur musique et j’ai la mienne. C’est la même, sauf qu’elle n’est pas jouée de la même façon. Je chante une chanson de John Lee Hooker et j’annonce que c’est une chanson de John Lee Hooker, mais je la chante à ma façon. C’est comme une révolution : ce n’est jamais la même chose. » (Don Van Vliet)

Si cette musique se révèle sans pareille, cela tient bien évidemment à l’imaginaire excentrique et sans borne dont semble naturellement doté Beefheart. Mais ce dernier fait également preuve de techniques de création défiant toutes les lois de la musique traditionnelle. Don Van Vliet n’est pas musicien à la base, et il avoue même considérer la musique comme un art secondaire, aussi, son approche de la composition est des plus surprenantes :

« Je sors des sons que ne savent pas sortir les autres joueurs. Je sors des sons de moi plutôt que de les sortir avec une technique de jeu. Je n’ai jamais entendu quelqu’un jouer du sax comme moi. Est-ce que les gens aiment ça ? Je n’ai entendu personne se plaindre, au Middle Earth. Pour moi c’est le bouchon de la cocotte-minute. C’est un pinceau. » (Don Van Vliet)

« Quand Don avait une idée, il l’expliquait par des images ou des métaphores. Au début, c’était déroutant. Il utilisait les couleurs, il disait : ‘Joue ça plus comme une pièce jaune enfumée, trouve un côté plus jaune soufre.’ Ou : ‘Joue ça comme une chauve-souris qui s’est sortie d’une mare de pétrole et qui essaie de survivre, mais qui meurt asphyxiée’. Si vous ne compreniez pas ce qu’il disait, il en rajoutait des caisses : ‘La lutte de l’animal contre la mort, la mort qui s’empare de l’animal.’ Ou : ‘Joue comme si on t’arrachait les bras…’ Ou : ‘Joue ça comme si c’était un mec à tête de singe qui sortait d’un camping pourri’. Ca m’a pris du temps à comprendre, mais j’ai appris à le connaître et après je comprenais facilement. » (Moris Tepper, guitariste du Magic Band)

« On s’accorde à dire que Don était un génie, que c’était sa musique, mais qu’il ne savait pas vraiment ce qu’il faisait, étant donné qu’il ne connaissait pas la musique et encore moins les techniques de composition. (…) On reprochait à Don ses méthodes intuitives, alors que la plupart des musiciens ont besoin de savoir où ils vont. Ce problème remontait aux débuts du Magic Band, quand on lui reprochait de ne rien connaître à la musique ; on lui disait que sa méthode de composition n’était pas valable, si on la comparait aux méthodes traditionnelles. Bill Harkleroad (guitariste du Magic Band) : ‘Au contraire, sa méthode était certainement valable. (…) Qui peut expliquer le processus de création artistique ? (…) Don avait besoin de satisfaire son ego. Mais il était impossible qu’il ait toutes ces notes en tête. Il n’était pas un compositeur de ce niveau. Je ne dis pas qu’il composait au pifomètre, mais il prétendait composer en sachant exactement ce qu’il faisait. Il signa de son nom toutes les compositions de l’album, et de ce point de vue, c’est un enfoiré. Il n’était pas le compositeur qu’il prétendait être. Etait-il super créatif ? Evidemment. Est-ce qu’il m’a appris à jouer de la guitare ? Non. Est-ce qu’il a influencé mon style ? Plus que n’importe qui.’ »

Sa créativité et son talent sont, certes, indéniables, mais il est bien connu que sous ses airs de bon pépère moustachu à chapeau se cache un véritable génie tyrannique. Sa relation avec son groupe est des plus ambivalentes, ses musiciens nourrissant à la fois une immense admiration pour leur leader et un ressentiment constant quant à leurs conditions de travail et de vie. Jeunes, talentueux et très facilement malléables, tous les musiciens qui ont fait partie du Magic Band se sentent à la fois chanceux et mésestimés. Chanceux, car ils ont l’honneur de jouer et d’appréhender une nouvelle approche de la musique aux côtés du grand Captain Beefheart, qui dès ses débuts, est considéré comme un artiste notoire :

« Quoi que puisse dire Harkleroad de sa virtuosité à l’époque, j’étais là et je voyais Don superviser le travail de Harkleroad sur sa guitare avec une patience infinie. Don a un sens musical très aigu. C’est vrai qu’il ne sait pas jouer de guitare, mais ça ne l’a jamais empêché d’avoir des idées. » (John French, batteur du Magic Band)

Mésestimés, car Don Van Vliet s’approprie non seulement toutes les compositions, mais impose également à ses musiciens son caractère despotique et un mode de vie des plus rudes. Il les pousse sans relâche à retranscrire musicalement toutes les idées absurdes qui se bousculent dans sa tête, mais n’assiste jamais aux répétitions. Il les contraint à porter des surnoms totalement improbables et pire encore : séquestrés, sous-alimentés, drogués, les membres du Magic Band vivent dans des conditions déplorables alors que leur leader affiche une mine superbe, mange à sa faim et demeure le seul membre du groupe à toucher l’argent des droits et des cachets :

« L’endroit était spécial. Ils semblaient drogués même quand ils ne prenaient pas d’acide. On se serait cru chez Charles Manson. (…) Tout le monde était dans le même état sauf Don. L’un d’eux me dit que Don allait mieux parce qu’il prenait des vitamines et qu’il mangeait bien. Sa mère Sue lui envoyait des colis de nourriture. Les autres crevaient de faim. Ils n’avaient plus rien à voir avec les mecs que j’avais connu à Lancaster. Ils avaient tous très mauvaise mine. » (Don Aldridge, chanteur guitariste, ami de Don Van Vliet)

Captain Beefheart semble être devenu une sorte de gourou étendant son emprise sur son groupe :

« ‘C’est parfois difficile de traverser quelqu’un qui ne veut pas être traversé. Si je veux traverser quelqu’un, je le traverse. Je suis un mec têtu.’ Par ‘traverser’, Don veut dire se servir de quelqu’un comme conducteur pour sa musique, de la même façon qu’il était le conducteur de ses propres idées. Mais ça peut aussi vouloir dire passer à travers, les empaler sur son ego, écraser dans l’œuf une mutinerie qui n’eût jamais lieu. »

Accablés et poussés à bout par l’ego démesuré de leur leader, des membres du Magic Band ont quitté, et même dissout la formation, mais malgré cela, aucun ne semble s’être vraiment épanoui dans une nouvelle carrière musicale, et nombreux sont ceux qui ont finalement cédé au magnétisme de Captain Beefheart et réintégré le groupe, comme attirés par une force irrésistible :

« Don aimait bien dire des trucs qui mettaient les musiciens en colère, des trucs du genre : ‘Je vous ai appris à jouer’, ou que personne ne savait jouer avant d’entrer dans le Magic Band. Ce qu’il voulait, c’était leur apprendre à jouer la musique à sa façon, tout simplement parce que cette musique-là n’existait pas. Et c’était vraiment le cas. Il avait une telle force de caractère qu’on ne pouvait pas faire autrement que de se plier à sa volonté et suivre sa vision des choses. Jouer dans ce groupe, c’était comme entrer en religion. Il n’était pas possible d’expliquer les étapes qu’on franchissait pour parvenir à jouer cette musique. » (John Thomas, claviériste)

Don Van Vliet met finalement un terme définitif à sa carrière musicale en 1982 pour ne se consacrer qu’à la peinture, laissant derrière lui une discographie incomparable qui n’a de cesse d’influencer des musiciens de tous horizons. Mais, comme dirait l’autre : souvent imité, jamais égalé :

« D’un côté, Don a influencé un nombre impressionnant de musiciens. De l’autre, peu de groupes sonnent comme Captain Beefheart & The Magic Band, même si certains le font superficiellement. Il est plus beefheartien dans l’esprit de sonner comme on sonne, et non comme quelqu’un d’autre. En 1991, Don disait à John Rogers, de Associated Press : ‘Je crois que c’est dangereux de ne pas être comme on est, de vouloir être quelqu’un d’autre. Pour moi, ça n’a rien de flatteur’. »

Don Van Vliet s’est éteint le 17 décembre 2010, succombant à la sclérose en plaques après des années de silence et de réclusion :

« C’était comme si on enterrait un homme d’état. Même les gens qui ne connaissaient pas bien sa musique comprenaient qu’un géant venait de disparaître. Les fans, eux, savaient qu’il était un génie doué d’une vision unique et qu’on n’en reverrait jamais un de pareil. On aimerait dire maintenant, à une époque où les groupes de pop ne se cachent même plus d’avoir été fabriqués, qu’un artiste qui ne s’était jamais compromis – et qui n’avait pas enregistré de musique pendant 28 ans – était passé de mode. Mais Don ne perdit jamais de vue sa mission, qui était de se battre contre cette musique qui renforce l’état catatonique et la passivité. (…) Don est aujourd’hui considéré à la fois comme un peintre et comme un compositeur de premier ordre. Etat de fait qui ne changera plus. Très peu d’artistes du XXe siècle peuvent prétendre à une telle réussite. Tout en lui est au même niveau d’inspiration, qu’il écrive, qu’il joue du saxophone ou du shenai. Comme sa musique, sa peinture échappe à toutes les classifications et se débrouille toute seule, à l’écart de toutes les sortes d’écoles ou de mouvements. Son choix de vivre à l’écart et d’être coupé du monde renforce encore ce déterminisme radical. »

Ainsi se termine le bref aperçu de cette passionnante biographie sur les multiples facettes d’un artiste unique et fascinant. Même après sa disparition, l’œuvre de Captain Beefheart – le seul, l’unique ! – demeure plus vivante que jamais et continuera de marquer les esprits :

«Don a laissé un héritage vivant, et non des choses destinées au musée ou qu’on écoute parce que c’est bien de les écouter. Quelles sont les influences beefheartiennes ? On a utilisé ce mot pour qualifier pas mal de musiciens, mais à tort. Pas parce qu’ils ne sont pas bons, mais parce que l’approche musicale de Don était si personnelle qu’il faut bien admettre que le seul beefheartien dans l’histoire ne peut être que Captain Beefheart. »

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