KEN KESEY, Vol au-dessus d’un nid de coucou

«L’insensé reconnaissant sa folie est, en vérité un sage. Mais l’insensé qui se croit sage est vraiment fou.» citation de Bouddha

Biographie succincte de Ken Kesey (1935-2001)

Maître de la contre-culture américaine des années 60, Ken Kesey, l’auteur déjanté de Vol au-dessus d’un nid de coucou a su marquer son temps en reprenant dignement la voie posée par la beat generation. Cet ancien étudiant de Stanford (Californie) expérimenta là-bas, à titre de cobaye, différentes substances toxiques psychotropes dont l’acide lysergique (LSD) qui lui donna la révélation (les portes de la perception sont ouvertes !). Il fut l’instigateur des acid tests, qu’il organisa à haute fréquence dans sa résidence de La Honda (Californie) entouré de sa nouvelle tribu : les Merry pranksters (joyeux lurons). Il y convia outre un grand nombre d’artistes et de marginaux, des invités de marque, parfois surprenants, comme les Grateful Dead et les Hell’s Angels. Il se lança aussi, en 1964, sur les routes américaines dans le Magic bus en compagnie de Neal Cassady (héros de Sur la route de Jack Kerouac) et de ses pranksters, pour un long trip psychédelique (odyssée qui fut filmée sur 40 heures… un fiasco !). Ken Kesey fut cependant rattrapé par la justice pour des histoires de drogue. Suite à cela il s’éxila au Mexique un moment avant de revenir aux USA, où il purgea une peine de 90 jours de prison plus 6 mois de travaux forcés… L’ouverture de la conscience n’affranchit pas de tout… Pour ce qui nous concerne, son plus grand succès, Vol au-dessus d’un nid de coucou, fut publié en 1962. Il fut inspiré entre autres par son expérience d’infirmier psychiatrique auprès d’anciens combattants. Ken Kesey s’est éteint le 9 novembre 2001.

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Résumé de l’histoire

Les jours se suivent et se ressemblent pour les patients de l’hôpital psychiatrique : « Grand-chef » Bromden, l’indien colossal (muet), ratisse les couloirs avec son balais trapèze, tandis que les aides-soignants veillent étroitement sur les autres pensionnaires… La routine, cette implacable machine savamment huilée, s’est installée depuis bien longtemps dans les murs du service. Le jeune Billy Bibbit, Cheswick, Martini et Harding, se préparent, une fois de plus, à enchaîner les rituels rassurants de la journée : tout va pour le mieux tant que l’ordre règne dans le petit monde de l’infirmière-chef Ratched… Le système semblait en place… Du moins, jusqu’à l’arrivée de McMurphy. C’est, en effet, sous les traits imposants de cet Irlandais anti-conformiste que se cache la révolte. Dès son arrivée, ce doux marginal, un peu psychopathe sur les bords, va se heurter au cadre strict imposé aux autres patients (« Je m’appelle McMurphy, les gars, R. P. McMurphy, le roi de la flambe ! »). Un grand vent de liberté va enfin pouvoir souffler sur l’unité. Mais hélas, la liberté a un prix : elle n’arrive pas sans sacrifices. McMurphy, emprisonné à la base pour détournement de mineur et délit de droit commun, pensait en se faisant muter en institut psychiatrique (simulant la folie), qu’il pourrait alléger la durée de sa peine et recouvrir plus rapidement sa liberté… Erreur fatale, car entre lui et l’extérieur se dresse un système complexe et vicieux personnifié par Miss Ratched. Une lutte sans répis va alors s’engager entre les deux protagonistes… Jusqu’à l’épuisement du plus faible. Ce goût de la lutte incarné par Randall Patrick McMurphy, permettra, cependant, au « Grand-chef » Bromden, ce métis Indien-Américain plongé depuis des années dans un mutisme total, de s’émanciper pour de bon.

La machine à brouillard – Autour de l’oeuvre

Vol au-dessus d’un nid de coucou (de l’anglais One Flew over the Cuckoo’s Nest), est un classique de la littérature contestataire americaine que l’on peut ranger sans problèmes à côté des oeuvres de Hemingway, Kerouac, Burroughs et Bukowski. En 1963, il fut publié en France sous le nom, non moins évocateur de La machine à brouillard. Ce titre fait référence aux machines à brouillard artificiel utilisées pendant la Seconde Guerre mondiale pour camoufler les pistes d’atterrissage. Le « Grand-chef » y fait référence pour décrire la confusion dans laquelle il se trouve lorsque les traitements font effet.

Le Système

Dans cette ode à la liberté, Ken Kesey, comme un bon peintre impressionniste, représente la société des sixties par le biais du monde asilaire ; le monde, il ne faut pas l’oublier, en est à la bipolarisation Est/Ouest. L’hôpital psychiatrique où se déroule l’histoire a quelque chose de La ferme des animaux d’Orwell où tout est ordonné comme une bureaucratie stalinienne.
Les patients sont rangés en deux grandes catégories :

Les « Aigus » (pour les plus évolués)
Les « Chroniques » (pour les plus régressés)

La caste des « Chroniques » est, elle, sous-divisée en trois ordres : « circulants », « brouettes » et « légumes ». Au-dessus des patients il y a les gardes-chiourmes, les kapos, incarnés par les aides-soignants et les infirmiers. Le terme « Moricauds » désigne le personnel de couleur qui contrôle les couloirs. Enfin, au sommet de la pyramide règne « La chef », c’est-à-dire Miss Ratched. Elle est l’ incarnation humaine du Système. L’hôpital prend un visage de goulag où sont enfermés les éléments nuisibles pour le Système. Il transforme les êtres humains en brebis gavées au Largactil : tout espoir de résistance est tué dans l’oeuf. Toute rébellion, on le verra bien vite, peut entraîner de lourdes conséquences. Si la pression psychologique ne suffit pas à apaiser le contrevenant, celui-ci risque, à plus ou moins brève échéance, « La casserole ». « La casserole », qui désigne l’électrochoc, permet, par le biais d’une forte décharge électrique au cerveau, d’améliorer certains états mélancoliques et maniaques. La crise d’épilepsie occasionnée lors du choc électrique sert, en quelque sorte, à réinitialiser le cerveau (« Notre infirmière major bien-aimée fait partie des rares personnes qui ont à coeur de maintenir une vieille et grandiose tradition faulknérienne dans le traitement des laissés-pour-compte de la santé mentale : le brûlage de cerveau », 2e partie). Ce soin est prodigué au contrevenant dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, plane la menace de la lobotomie (« Si elle ne peut rien couper au-dessous de la ceinture, au-dessus des yeux elle ne se gène pas », 2e partie). Outre le visage terrifiant du goulag soviétique, l’hôpital, dans ses représentations, partage tous les aspects de la société américaine de l’époque. La première phrase du roman rappelle que l’Amérique vit encore à l’heure de la ségrégation (« Ils sont dehors, les moricauds en blanc »). L’exemple du « Grand-chef » Bromden, issu du métissage, est porteur d’espoir. C’est un peu la revanche de l’Indien (dont le peuple a été déporté, parqué, noyé dans l’alcoolisme…) sur le WASP (White Anglo-Saxon Protestant) américain. Leslie Fielder, dans son livre Le retour du Peau-Rouge, cite : « On assiste au premier exemple de liebestod de notre longue littérature d’amour entre Indiens et blancs, et c’est aussi la première fois que l’Indien survit à son compagnon et frère blanc », elle déclare aussi que Vol au-dessus d’un nid de coucou, « renouvelle le vieux mythe de l’Ouest ». La rébellion montante des sixties, on le verra bien vite, va sonner le glas de John Wayne et de l’ère des cowboys. Si l’on s’attarde, ensuite, sur le personnage de McMurphy, on peut noter que le système en place, dans l’Amérique puritaine, a pour coutume de couper les ailes aux libres-penseurs, aux marginaux, à ces gens de la petite Amérique qui ont choisi de ne pas suivre la normalité. Enfin, l’exemple de Billy Bibbit témoigne de l’aspect castrateur du système. Ce jeune bègue, écrasé par l’autorité maternelle, est devenu, depuis son internement l’un des protégés de Miss Ratched, qui par son acharnement thérapeutique, ne fait que le brimer davantage.

Psychédélisme et narration

Vol au-dessus d’un nid de coucou, par bien des aspects, s’est imposé comme une oeuvre majeure de l’époque psychédélique. Ken Kesey, qui fut l’un des papes du LSD, reconnaît, en effet, avoir usé de cette substance tout au long de l’élaboration de son oeuvre… attention au décollage ! Ainsi , il nous plonge au coeur d’un voyage mental dans le monde inquiétant de la psychiatrie. On ressent, d’ailleurs, comme une angoisse paranoïde tout au long de la lecture : à chaque recoin, à chaque tournant, la peur des hommes en blanc et de la trépanation est présente… Ce qui renforce cette impression de voyage psychédélique, c’est le choix du narrateur, incarné par le « Grand-chef » Bromden. Dans le film, non moins efficace, adapté du roman par Milos Forman, où c’est McMurphy (Jack Nicholson) qui tient la vedette, le « Grand-chef », dont le mutisme est total dans les trois-quarts du film, ne se révèle que tardivement. Dans le roman, c’est lui qui nous ouvre la voie sur ce monde complexe, fréquemment plongé dans la confusion, le « brouillard » dont l’apparition semble ponctuer les journées : « Avant midi, ils ont mis la machine à brouillard en route, mais pas à pleine puissance. Le brouillard n’est pas assez épais et j’arrive à voir en faisant de gros efforts », 1e partie. On passe sans cesse de la réalité au dédale électrique qu’est le cerveau du « Grand-chef ».  Le monde dépeint par celui-ci est pour le moins terrifiant. Dans le monde de Bromden, la « chef » Ratched prend des apparences de robot effrayant et répressif : « Je la vois, robot aux aguets tapi au centre de sa trame, tisser sa toile avec une adresse d’insecte mécanique, sachant à chaque instant où aboutit chaque fil, quelle intensité exacte de courant envoyer pour obtenir le résultat qu’elle désire », 1e partie. Elle semble aussi avoir une emprise sur le temps qu’elle module à sa guise (« La chef peut faire varier à volonté la vitesse de la pendule murale… », 1e partie). Le « Grand-chef » parle aussi du « temps falsifié », « truqué », comme seule alternative au brouillard. Enfin, les rêves du narrateur parlent d’eux-mêmes : les êtres qui évoluent dans ce système sont déshumanisés, ils semblent tous reliés à une machinerie centrale (« d’énormes tuyaux de cuivre s’allongent,  plongent dans l’obscurité. Des câbles courent vers d’invisibles transformateurs », 1e partie), qui les mènent comme des moutons à l’abattoir.

En conclusion

Voilà… On nage en plein délire, et tant mieux… Si vous aimez le voyage mental, vous serez ravis par cette oeuvre qui vous aidera à débrider votre imagination. J’espère que ceux qui me liront auront envie de lire ce classique déjanté. Avis aux amateurs… J’espère ne pas en avoir trop dit, que le mystère puisse demeurer intact pour ceux qui n’ont pas encore lu l’oeuvre. Pour les puristes pédants, qui me trouveront trop concis dans mon analyse, je tiens à préciser que cette chronique n’est pas une dissection de l’oeuvre. J’ai choisi de parler de thématiques qui me tiennent à coeur, en me basant sur ma lecture et des sources simples. Travaillant moi-même au sein d’un hôpital psychiatrique, j’ai une sensibilité naturelle pour tout ce qui tourne autour de la folie et de la confusion. Je n’ai pas trop parlé du film, désolé… Ce n’était pas le but. Je vous le recommande quand même de toute URGENCE ! Sanglez-vous solidement à vos fauteuils, ne touchez pas au valium, ça serait dommage de piquer un somme devant ce chef-d’oeuvre du 7e art (5 oscars dont celui du Meilleur film en 1975. Tout de même !). Jack Nicholson atteint des sommets. D’autre part, ce film comporte un grand nombre de scènes cultes que vous pourrez découvrir à loisir. Une très bonne adaptation. Bon je vais pas vous retenir plus longtemps, quand j’suis lancé, j’arrive plus à m’arrêter ! Bonne lecture, bon film. Sachez que la vraie liberté est dans votre tête. Profitez-en tant que vous en avez une !!!

Assiscles, le 10/09/09

Bibliograpie

Vol au-dessus d’un nid de coucou, de Ken Kesey (Stock).

Si vous avez apprécié, vous aimerez : Les contes de la folie ordinaire, de Charles Bukowski (Livre de poche).

Le festin nu, de William Burroughs (Folio SF)
La ferme des animaux, de George Orwell (Folio)
Soudain l’été dernier, de Tennessee Williams (10/18)
Le dieu venu du Centaure, de Philip K. Dick (J’ai lu Science-Fiction)

 

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