THE VELVET UNDERGROUND, White Light/White Heat

Underneath the white light…

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THE VELVET UNDERGROUND

White Light/White Heat
1968
Etats-Unis
Experimental rock

 

 

01. White Light/White Heat
02. The Gift
03. Lady Godiva’s Operation
04. Here She Comes Now
05. I Heard Her Call My Name
06. Sister Ray

Lou Reed, dit « Loulou » : tout dans sa vie semble le destiner à devenir le poète-guitariste cynique et provocateur que nous connaissons. Victime dans son enfance d’une condition banale d’américain moyen banlieusard qu’il abhorre, juif de surcroit, il est à 17 ans rendu à moitié cinglé par vingt-quatre séances d’électrochocs imposées par ses parents et destinées à « guérir » son homosexualité. Il étudie ensuite la littérature anglaise à Syracuse où il devient le disciple du brillant et décadent poète Delmore Schwartz. Il commence ainsi à écrire et à se consacrer à la musique. Comme pour la petite Jenny de sa chanson, sa vie fut  sauvée par le rock’n’roll. John Cale, jeune dandy gallois à l’allure de Méphistophélès, est un virtuose confirmé au piano et au violon. Ses deux grandes influences : les compositeurs John Cage et LaMonte Young. Son ambition la plus chère : conquérir New York, capitale culturelle de l’Occident, mais sans toutefois parvenir « à décider s’il veut être Frankenstein, Elvis ou Chopin », selon les dires du photographe Nat Finkelstein. Sterling Morrison, guitariste fana de Bo Diddley et de Chuck Berry, est, comme Lou Reed, un jeune blanc-bec qui veut jouer de la musique noire. Ingrid Superstar le décrit comme le plus amical et blagueur de la bande. Maureen « Moe » Tucker, enfin, la seule présence féminine du groupe, est quant à elle un petit bout de femme androgyne à la descente de bière impressionnante, toujours au garde à vous derrière ses fûts, prête à les martyriser de ses deux maillets. Tous de noir vêtus telle une bande de croquemorts, le visage livide planqué derrière de grosses paires de lunettes noires, ils sont armés d’un esprit de contradiction redoutable et déboulent à New York en chantant les louanges des drogues dures, du sadomasochisme et de la mort à une époque où fleurissent sur la côte ouest des hippies en quête de paix, d’amour et de gros pétards.

A l’origine : The Velvet Underground de Michael Leigh, un bouquin que le cinéaste d’avant-garde et ami de Lou Reed, Tony Conrad, ramassa un jour dans le caniveau. C’est ainsi que le groupe décide de se baptiser lors de son premier concert officiel donné le 11 décembre 1965 dans un lycée du New Jersey. C’est à la fin de ce même mois que le groupe rencontre LA personne qui va lui permettre de s’acoquiner avec la célébrité. En effet, lors d’une prestation au Café Bizarre, le Velvet est repéré par le réalisateur Paul Morrissey et la « star » underground Gerard Malanga. Alors que le public reste cloué sur sa chaise par les décibels, Malanga rejoint le groupe sur scène, moulé dans son pantalon en cuir et armé de son fidèle fouet, et se met à onduler de manière sensuelle et reptilienne. Subjugué par leur musique, il sympathise aussitôt avec Lou Reed et John Cale, puis réapparait le lendemain même avec le pape du pop art en personne, Monsieur Andy Warhol, suivi de toute sa troupe. Les portes de la Factory s’ouvrent alors pour le Velvet Underground, avec à la clé matériel, argent et promesse d’enregistrement. Warhol est en effet à la recherche de musiciens pour monter un spectacle, et le Velvet semble pouvoir remplir ce rôle à merveille, mais à la  condition d’intégrer au groupe une chanteuse à la voix rauque et au délicieux accent germanique : Nico. Andy Warhol, Up-Tight enchevêtre des projections de films et de diapositives signés Warhol et Morrissey avec la musique live du Velvet sur laquelle dansent Malanga et Edie Sedgwick, le tout agrémenté de photos prisent en direct par Nat Finkelstein, d’un public crispé devant la caméra et les provocations de Barbara Rubin et quantité d’éclairages aveuglants (d’où le port de lunettes noires obligatoire pour le groupe…) Ce light show hors du commun deviendra par la suite The Exploding Plastic Inevitable, et tournera à travers les Etats-Unis de 1966 à mi-1967, ne laissant personne indemne, comme l’explique Ingrid Superstar : « Je ne sais pas comment qualifier cela. C’était différent. Et je suis sûre que le public serait d’accord avec moi. Les applaudissements étaient rares, parfois un clap par-ci par là ; le public sortait frappé de stupéfaction, en transe, tellement choqué et étonné qu’il ne savait plus quoi penser. Les gens ne savaient pas s’ils étaient menés en bateau, s’ils devaient être fâchés, déconcertés ou s’ils avaient perdu leur temps, ou je ne sais quoi. » Après un enregistrement expéditif qui se termine en mai 1966, vient la sortie, elle, beaucoup plus tardive (mars 1967), du premier album du groupe : The Velvet Underground and Nico, dont la célèbre pochette, créée par Warhol, est ornée d’une énorme et évocatrice banane jaune vif, sur laquelle est fléché un petit « Peel slowly and see », la peau une fois pelée laissant entrevoir la même banane, cette fois-ci « nue » et rose… Il y aurait énormément de choses à dire sur cet album mythique, mais ce n’est pourtant pas à ce dernier que je vais consacrer ma chronique. Andy Warhol disait à propos du public du Velvet : «  Je leur expliquais que s’ils pouvaient en supporter dix minutes, on jouerait pendant quinze minutes. C’est notre politique – toujours faire en sorte qu’ils en veuillent moins. » Si quelques chansons du premier album s’adaptent parfaitement à ce fondement (The Black Angel’s Death Song et European Son notamment), l’album White Light/White Heat, lui, a le mérite de remplir de bout en bout les conditions du contrat. C’est pourtant sans Warhol que l’aventure se poursuivra. Nico et lui sont en effet mis à l’indexe et pour la première et unique fois de sa carrière, le Velvet Underground enregistre en studio avec sa formation d’origine.

« TOUT NOIR ! » C’est ainsi que Lou Reed décrit le nouvel album dans une lettre adressée à Gerard Malanga. Noire la pochette. Noirs les rapports entre John Cale et Lou Reed. Noir l’avenir du groupe. Le 30 janvier sort l’album White Light/White Heat et nombreux sont ceux qui considèrent 1968 comme l’année noire du Velvet. Des tensions se font déjà sentir au sein du groupe durant l’enregistrement de l’album, la relation amour/haine qui unit depuis toujours Cale et Reed ne faisant que dégénérer : deux égos à ce point démesurés ne peuvent plus cohabiter. Le départ de John Cale semble imminent, et c’est en effet après un ultime concert le 28 septembre 1968 qu’il quitte le groupe, décidé à mener sa propre carrière. Tout dans ce disque laisse présager la mort du Velvet Underground originel : trois chansons sur six se terminent par une mort violente (par balle, au scalpel et même aux ciseaux à découper la tôle), la mort elle-même apparait de manière quasiment subliminale sur la pochette où l’on peut observer, en regardant attentivement, le tatouage de tête de mort du photographe Billy Linich. Et malgré sa certitude d’avoir enregistré un album d’anthologie, le groupe doit se rendre à l’évidence : mis à part une poignée de fans et de critiques éclairés du gratin newyorkais, ce second album est encore plus mal accueilli que le premier. Cacophonique. Bâclé. Inaudible. Lou Reed, qui ne se démonte jamais, prétend avoir fait « du heavy metal à l’avance », alors qu’il pourrait tout bonnement admettre, comme Sterling Morrison, que l’album est en réalité « un échec technique ». C’est bien connu, le Velvet n’est composé que de fortes personnalités, dont trois incontrôlables, Moe Tucker ayant toujours joué le rôle de pacificatrice. Le groupe souhaite donc enregistrer selon ses propres règles (fort, tous ensemble et en un minimum de prises) mais n’est pas habitué au nouveau matériel de pointe de Gary Kellgren, leur ingénieur du son. Selon Morrison, il leur criait sans arrêt : « Arrêtez ça, c’est impossible, toutes mes aiguilles sont dans le rouge. » Eux se contentaient de répondre : « Ecoute, on s’en fout, ça ne nous regarde pas. Fais ce que tu peux, fais de ton mieux. » Résultat : « l’album est complètement saturé et bourré de bruit blanc. »

C’est un Lou Reed défoncé au speed et frénétique qui attaque de but en blanc les premières mesures de White Light/White Heat, ode à la drogue évoquant les effets d’un rush d’amphétamines : une lumière blanche/une chaleur blanche. Si le thème de la chanson peut paraître à présent déjà-vu (nous y avons été préparé dans l’album précédent avec I’m Waiting For The Man et Heroine), la vivacité rythmique est quand à elle plutôt inhabituelle pour le groupe. Le morceau, bruyant d’un bout à l’autre, se termine dans un martèlement de piano et de basse ininterrompu, cacophonie instrumentale répétitive rappelant un disque rayé. Le second morceau de l’album, The Gift, est à l’origine une nouvelle écrite par Lou Reed lors de sa dernière année d’université. Il s’agit de l’histoire de Waldo, jeune homme séparé par la distance de sa petite amie Marsha. Celui-ci est rongé par la jalousie, même si la jeune fille lui a promis une fidélité absolue avant son départ (promesse, bien entendu, qu’elle ne tient pas…). Il décide donc de s’envoyer lui-même par la poste au domicile de Marsha pour lui faire une surprise, et imagine durant tout son voyage dans le colis l’accueil chaleureux que lui réservera sa bien-aimée. Finalement, il meurt brutalement d’un grand coup de ciseaux à découper la tôle reçu dans le crâne, Marsha n’ayant pas trouvé de meilleure solution pour ouvrir cet énorme paquet… Le texte est déclamé avec le flegme britannique et la voix de la BBC d’un John Cale pince-sans rire, accompagné par un rythme tournoyant à la basse, à la guitare rythmique et à la batterie, et relevé d’improvisations incisives à la guitare. Il est également intéressant de savoir que la partie instrumentale est enregistrée sur le canal de droite alors que le texte l’est sur le canal de gauche, ce qui permet d’écouter les deux parties séparément ou simultanément. Réécriture hallucinée et inquiétante de la légende de Godiva, Lady Godiva’s Operation, le troisième morceau, résulterait d’après Lou Reed de son traumatisme causé par les séances d’électrochocs. Une fois encore, la partie rythmique semble jouée en boucle, tandis que la mélodie à la guitare colle par moments de manière quasiment parfaite à celle de la voix. De nouveau, John Cale assure le chant sur la majeure partie du morceau, même si sa voix volontairement douce et impassible est relayée à plusieurs reprises par celle plus nasillarde de Lou Reed, accroissant ainsi la violence et la tension qui se font sentir au fil de la chanson. Le morceau suivant, Here She Comes Now, est quant à lui une petite ballade tranquille en quatre strophes sur le thème « Viendra-t-elle, oui ou non ? ». Son principal intérêt est de reposer pendant deux courtes minutes les oreilles déjà endolories de l’auditeur. Cet instant de répit est cependant très rapidement chassé par un larsen strident, une rythmique saccadée et un Lou Reed de nouveau survolté. I Heard Her Call My Name est une déclaration d’amour bruitiste saccagée en studio par un mauvais mixage. Le morceau se termine de manière explosive sur ces dernières paroles « my mind split open », donnant lieu à une profusion de larsens hurlants. L’album se conclue enfin par un monument expérimental de dix-sept minutes : Sister Ray, apologie orgiaque du fix et de la fellation. Ce morceau fut un sérieux sujet de discorde entre les membres du groupe : au moment de choisir la meilleure prise, chacun se disputait celle où il s’entendait le mieux. Pour mettre fin au conflit, il fut alors décidé que le morceau serait enregistré en une seule prise définitive. Lou Reed, vicieux comme jamais, bégaie des paroles salaces et brutales évoquant meurtre par balles et ébats entre travestis et marins défoncés aux amphétamines. Le morceau commence plutôt tranquillement, et alors qu’en studio on s’interroge sur sa durée, celui-ci s’éternise et monte petit à petit en puissance pour finalement éclater en duel acharné entre l’orgue dissonant de John Cale et la guitare braillarde et agressive de Lou Reed. Ce dernier morceau semble ainsi donner le coup de grâce au Velvet Underground originel, John Cale capitulant finalement face à Lou Reed en quittant le groupe peu de temps après.

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