PINK FLOYD, The Piper At The Gates Of Dawn

Once upon a time…

piper200PINK FLOYD

The Piper At The Gates Of Dawn
1967
Royaume-Uni
Psychedelic rock

 

 

01. Astronomy Domine
02. Lucifer Sam
03. Matilda Mother
04. Flaming
05. Pow R. Toc H.
06. Take Up Thy Stethoscope And Walk
07. Interstellar Overdrive
08. The Gnome
09. Chapter 24
10. Scarecrow
11. Bike

Si les adeptes de Pink Floyd devaient choisir un album à chroniquer, je ne suis pas certaine qu’ils opteraient pour celui-ci. C’est pourtant celui qui, à mon avis, mérite le plus d’attention, car non seulement, il marque l’origine même du groupe, mais il est par ailleurs totalement à part dans leur discographie. Rien à voir, en effet, avec les prétentieux  Atom Heart Mother ou Dark Side Of The Moon. Cet album se définit par sa véracité et son originalité, qualités mêmes de son principal procréateur : Syd Barrett.

Le blues, le jazz mais également le rock, en pleine explosion à l’époque, sont les principales influences des quatre colocataires de Highgate, quartier bohême de Londres réputé pour ses peuplades d’étudiants en art. Composé de Roger Waters à la basse, Nick Mason à la batterie, Rick Wright aux claviers et Syd Barrett à la guitare et au chant, le groupe Pink Floyd évolue au fil de concerts plus ou moins réussis, reprenant essentiellement des standards tels que Louie Louie ou Roadrunner façon bruitiste. Ce n’est qu’après des débuts peu convaincants que le groupe va prendre à toute allure le virage psychédélique déjà emprunté par bon nombre d’artistes aux States, et commençant peu à peu à trouver ses adeptes en Angleterre. En février 1966, alors que les musiciens sont visiblement à deux doigts du split, la singularité et le potentiel du groupe sont reconnus par Peter Jenner et John Hopkins lors d’une prestation au Marquee Club de Soho. Syd Barrett, malgré une voix quelque peu hésitante, envoûte le public par un charisme impressionnant, et les trois autres le suivent, tels des disciples, dans de longues improvisations mâtinées d’un rythm and blues rendu quasiment méconnaissable par l’énergie rock. Jenner et Hopkins se proposent immédiatement pour le poste de managers. Le groupe s’impose alors peu à peu à travers des spectacles sons et lumières, pour le moment assez rudimentaires, mais annonciateurs des light shows grandioses qu’il donnera par la suite.

Puis l’année 1967 voit naître un petit bijou durant le mois d’août : The Piper At The Gates Of Dawn, tout droit sorti de l’imagination sans borne d’un éternel gamin. Son inspiration semble directement puisée dans le sous-sol de la maison familiale, où étaient accumulés montagnes de jouets, ébauches et pots de peintures dégoulinants. La spontanéité est le maître mot de cet album, chaque morceau se révélant comme un retour dans le monde de l’enfance. Véritable exploration des confins de l’univers, Astronomy Domine ouvre l’album sur une énumération de noms d’astres prononcée par Jenner via un mégaphone, et annonce la forte tendance psychédélique qui marque l’ensemble du disque. Submergé par des sonorités spatiales et une rythmique quasiment prémonitoire de 2001 : L’odyssée de l’espace, l’auditeur jurerait se trouver à bord d’un vaisseau perdu au fin-fond de l’espace. Le chant éthéré de Wright et de Barrett nous transporte vers une autre dimension. Jusqu’au second morceau, Lucifer Sam, parade d’Halloween déglinguée et féline dans laquelle rôde un Syd Barrett à la voix plus farouche. Puis de nouveau, Rick Wright prend le relai sous les traits rassurants de Matilda Mother pour nous conter une merveilleuse histoire. Mais celle-ci prend fin, malgré les sollicitations, et la tension devient palpable, sitôt la valse finale terminée. Un bourdon et des bruits plutôt inquiétants nous parviennent, puis nous accostons avec Flaming dans un monde imaginaire et à première vue idyllique, peuplé de créatures fantasmagoriques et d’un personnage solitaire (Syd Barrett lui-même ?) doté de pouvoirs surnaturels. Simple référence innocente à un conte ou délire lysergique autrement plus menaçant ? La divagation continue avec Pow R. Toch H., instrumental centré principalement sur le piano et ponctué ici et là d’effets vocaux et de cris presque animaliers. Puis débarque Take Up Thy Stethoscope And Walk, première composition quasi clinique de Waters : rimes et rythmes répétitifs et entêtants, nappes d’orgues hypnotisantes et accords de guitare dissonants nous font basculer dans un délire psychédélique assourdissant proche de la folie. Et alors qu’une trêve se fait attendre, le fameux Interstellar Overdrive déboule et nous entraîne malgré nous dans un bad trip cosmique. Cet instrumental aux variations rythmiques multiples et insensées est en réalité une improvisation dont le thème principal est basé sur un air que Peter Jenner tentait vainement de fredonner. L’auditeur sombre durant presque dix minutes dans la démence, puis la rupture est soudaine. L’accalmie tant attendue s’installe et nous emmène clopin-clopant en balade au pays de Grimble Gromble, The Gnome, tout droit sorti d’entre les pages d’un conte de fées. Puis l’enchainement se poursuit dans ce même esprit de fable avec les derniers morceaux : Chapter 24, divination aux sonorités orientales inspirée par le Yi Jing ; Scarecrow, alter ego inerte de Syd Barrett dont l’histoire est contée sur une musique à tonalité médiévale ; et enfin Bike, naïve comptine qui nous plonge en plein cœur de l’insouciance enfantine… mais se clôt de manière nettement moins rassurante, dans une cacophonie de clochettes et de rires répétitifs, diaboliques, laissant présager le pire.

Ode à l’enfance torturée, The Piper At The Gates Of Dawn est un album personnel, dérangé et souvent dérangeant. Car derrière les beaux souvenirs et les enchantements, se cachent sans répit les peurs et angoisses enfantines les plus profondes qui tourmenteront jusqu’à la fin l’inventeur fou de ce disque singulier, le seul qu’il enregistrera avec Pink Floyd. Evincé à cause de ses problèmes de drogues et de son comportement de plus en plus troublant, Syd Barrett n’en a pourtant pas fini de hanter le groupe, qui fera sans cesse référence à lui dans ses compositions futures.

Syd Barrett est mort reclus dans son domicile à Cambridge en juillet 2006, et on le considère aujourd’hui plus que jamais comme l’une des légendes les plus originales et influentes de la musique. L’image que chacun souhaite définitivement garder de lui est celle du jeune homme incandescent et inventif qu’il a été avant de sombrer dans la folie.

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