Jupiter Ascending, un futur film culte ?

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( Attention : article avec spoiler ! )

Cet article ne sera pas une simple critique du film, mais plutôt une analyse des références que nous avons pu trouver et que certains spectateurs n’ont peut-être pas saisies.

Techniquement le film est superbe, pas de claque graphique comme avec Avatar, mais néanmoins des performances artistiques et visuelles souvent sublimes.
Des choix d’acteurs plutôt malins permettant à des artistes prometteurs et à la fois « bankable » de jouer dans un genre où on ne les connaissait pas forcément (notamment Mila Kunis, Channing Tatum).

Toutefois les points les plus intéressants du film ne concernent pas le jeu d’acteurs, les effets spéciaux ou les scènes d’action… Certes les Wachowski donnent aux spectateurs lambdas ce qu’ils veulent, mais là n’est pas l’intérêt du film. Les réalisateurs vont à contre-courant de leur étrange Cloud Atlas tout en créant un univers aussi dense que dans ce précédent long-métrage.

Les références à d’autres œuvres sont flagrantes, ne serait-ce que par le biais de la technique avec les effets spéciaux, les personnages et les costumes. On remarque ainsi clairement les références à Star Wars, Matrix ou aux jeux vidéos : cela n’a rien d’original, c’est la marque de fabrique des frères Wachowski.

Là où Jupiter Ascending fait fort, c’est dans la référence à la culture, et surtout à la pop culture parfois dans un art du double, voire triple clin d’œil assez intéressant.

Certaines allusions seront plus ou moins difficiles d’accès, comme les similitudes avec le jeu vidéo Mass Effect, on peut ainsi parler de Greeghan et les dragons des Abrasax. On peut y voir des gargouilles mais surtout les Kroghans du jeu, une caste de monstres guerriers. On peut aussi clairement faire le parallèle ente la moisson qu’effectue la famille Abrasax et les moissonneurs du jeu vidéo.

Mais créer un space opera digne de ce nom veut aussi forcément dire faire référence à Star Wars pour tout bon geek qui se respecte.

Il est par exemple assez amusant de repérer la race de pilote éléphant du vaisseau de l’Egide.
On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec la race des Mon Calamari dans Star Wars, sorte de calmars géants réputés comme les meilleurs pilotes de la flotte de la rébellion. La similitude dans le choix d’un animal imposant à cette fonction ne semble pas anodin, mais là où les Wachowski font fort, c’est qu’ils vont donner encore plus de sens aux choses.

En effet, le nom du pilote est Nesh, et fait clairement référence à Ganesh le dieu éléphant dans la mythologie hindoue. D’après Wikipedia, dans le sud de l’Inde, c’est le dieu qui supprime les obstacles. Symbolique reprise lors de la scène où le vaisseau passe à travers les obstacles pour s’échapper de l’Œil de Jupiter.

On note aussi une autre référence à Stars Wars. Le visuel de cette sortie n’est pas sans rappeler la fuite du Faucon Millenium de l’étoile noire dans l’oeuvre de George Lucas ! Et comme si les hommages ne suffisaient pas, on peut se demander s’il n’est pas possible de voir encore un clin d’œil à une autre œuvre de SF : le Space Jockey du film Alien ressemble aussi beaucoup à un éléphant. De plus le choix de ce personnage, pourtant plus que mineur dans son importance, s’inscrit dans les thématiques plus globales du film : Ganesh est l’un des symboles de l’union entre le macrocosme et le microcosme, le divin et l’humain.

Pour revenir à Star Wars, on en vient à se demander si le choix de Mila Kunis comme reine n’est pas voulu (Mila Kunis qui est quand même liée à Natahlie Portman/Princesse Amidala via Black Swan). Les autres références à Star Wars ne sont parfois pas sans humour. Kalique Abrasax fait ainsi référence à un épisode de l’histoire où des « clones » avaient été utilisés et où cela avait menacé l’univers tout entier. Quand la guerre des clones n’est pas loin… Humour que l’on retrouve avec un petit clin d’œil à Retour vers le futur quand Channing Tatum s’accroche à une voiture, comme Marty pourrait le faire avec son hoverboard.

Il est aussi possible de sentir l’inspiration de séries comme Star Trek. L’égide (sorte de police de l’Univers) ressemble beaucoup à Star Fleet, ne serait-ce que dans les uniformes ou la plateforme de commandement des vaisseaux. Signalons que le choix même du nom de l’égide n’est pas anodin. Dans la mythologie grecque, c’est une arme merveilleuse détenue par Zeus, offensive autant que défensive, symbole de la puissance souveraine.

Concernant des œuvres plus subtiles de la science fiction citées dans le film, on note le joli hommage à Brazil dans la scène des méandres administratives où Terry Gilliam himself apparait !

Des hommages clairs à des artistes et œuvres dont les réalisateurs sont fans, mais ce qui n’empêche pas aussi d’être parfois moqueurs : Titus et sa gueule d’ange digne des meilleurs films pour teenagers comme Twilight ! Néanmoins, ce genre de quasi critique n’est pas malsaine, et permet de servir le film et d’essayer de plaire au plus grand nombre.

L’important semble de multiplier les références à la pop culture actuelle. Qu’ils utilisent parfois à contre-courant, il est ainsi hallucinant de voir un Sean Bean qui ne meurt pas et, qui plus est, fait de l’humour là-dessus ! Ils se servent de cette culture à la fois consciente et inconsciente à de nombreuses reprises, comme avec Caine et ses oreilles pointues qui le font ressembler à un vulcain, mais comme cela peut aussi lui donner des airs d’elfe, de vampire ou de loup garou… Libre au spectateur d’y voir la référence exacte.

De plus la romance entre Caine le Lycans et Jupiter l’humaine n’est pas sans rappeler celle de Twilight ou encore Underwolrd. Référence à Underworld assez intéressante et clairement suggérée lors du repas entre Titus et Jupiter : tous deux habillés de cuir, l’ambiance est plus que vampirique ! Et la famille Abrasax n’est pas sans rappeler une famille de vampires, moissonnant les vies humaines pour obtenir la substance de jouvence.

Des allusions aussi à des mythes de notre époque comme les OVNIS et les extraterrestres : traces de décollage de vaisseau dans les champs, petit homme gris kidnappant Jupiter qui se retrouve sur une table d’opération, effacement de la mémoire à grande échelle…

Si nous avons vu que les références au cinéma sont nombreuses, celles en faveur de la littérature ne sont pas en reste.

Ne peut-on pas trouver une référence à Demain les Chiens avec la race des lycans génétiquement modifiés dont fait partie Channing Tatum ?

On peut voir aussi une référence à l’auteur Isaac Asimov avec l’épisode administratif où le robot aidant nos héros se révèle être homosexuel : habile façon de parler de l’intelligence artificielle qui semble capable d’aimer… On note aussi une référence aux lois de la robotique d’Asimov quand le robot souligne qu’il ne peut pas corrompre qui que ce soit de part sa programmation.
Le film fait aussi référence aux robots lors du mariage de Jupiter et Titus : aucune vraie personne dans l’assemblée mais des Sims d’après Titus. S’agit-il d’une référence au jeu vidéo dont les robots ne servent qu’au décorum ou s’agit-il d’une référence plus subtile à P.K Dick et au roman Blade Runner et ses simulacres/androïdes ? Rappelons que dans ce dernier livre, malgré ce qu’en pensent les humains, les androïdes éprouvent des émotions, peuvent rêver, aimer…

Sur d’autres points, comment ne pas assimiler le liquide blanc créé à partir des êtres humains lors de la moisson avec le soleil vert ? Et comment aussi ne pas faire un parallèle entre cette substance et l’épice dans Dune : ce sont toutes deux les substances les plus importantes de l’univers, avec une immense valeur, elles sont toutes deux moissonnées et permettent une longévité hors-norme !

On note aussi des similitudes entre la Terre et l’Arrakis de Dune, ce sont des planètes qui prennent une importance monumentale dans leur univers .

Les frères Wachowski utilisent ici les tenants et aboutissants de la plupart des plus grandes œuvres de science fiction. A y réfléchir, l’héroïne elle-même reprend le modèle de l’Elu utilisé dans les Matrix. Un héros qui n’accepte pas son rôle au début de l’histoire avant de voir ce qu’il peut faire pour changer le monde. Ils reprennent des thématiques qui leurs sont chères et qui sont riches de sens. On note ainsi par exemple l’idée que les hommes serviraient de matière première et qu’on leur cacherait le monde réel.

Le modèle est le même que celui du héros/élu dans Dune qui, bien qu’ayant au début un rôle peu important (ici de simple femme de ménage), se retrouve plus tard au centre de l’univers. Le personnage de Jupiter ressemble ainsi sur certains points au Paul Atréides de Dune : une jeune héritière d’une grande maison, qui va perdre très tôt sont père, puis que l’on voudra éliminer, mais qui va retourner l’histoire à son avantage pour devenir la personne la plus importante de l’univers tout en restant intègre et luttant pour la liberté de son peuple.

Puisque nous parlons de Jupiter, il est intéressant de parler de la thématique des abeilles. Dans le film, cet insecte reconnait son rang, sa royauté. L’utilisation de cette thématiques semble assez intéressante : si on prend le personnage de Sean Bean, il s’appelle Stinger Apini, or Apini et une tribu d’hyménoptères de la famille des Apidae et de la sous-famille des Apinae dont le seul genre encore vivant est Apis… C’est à dire les abeilles !

Il est donc fait référence à la royauté, mais on peut faire aussi un parallèle entre le lien reine/ruche et la Terre/Jupiter. La reine, comme Jupiter, est pour reprendre les termes du père de l’héroïne du film, « la plus grosse », la plus importante. Mais la similitude ne s’arrête pas là, étant donné qu’elle possède le même rôle de reine et de protectrice de l’énorme ensemble d’êtres vivants qu’elle dirige. Même similitude dans les origines : c’est une ouvrière comme les autres mais qui sera choisie pour un grand avenir…

Une autre thématique intéressante est que l’abeille est le symbole de l’âme et de la résurrection, encore une justification intelligente du choix de l’abeille comme symbole de la terre dans ce film. On sent l’intérêt que portent les réalisateurs à cette thématique, où la thématique de la réincarnation semble un récurrence, que ce soit dans Matrix ou Cloud Atlas, ce qui est encore plus intéressant quand on pense au changement de sexe de Lana Wachowski…

Un autre message dans le film est l’importance de la famille, du lien social, la thématique de l’abeille, et donc par déclinaison de la ruche, est significative. Le cheminement des héros dans le film souligne l’importance du travail d’équipe. Seul, aucun des héros ne pourra changer le monde, mais le concours de l’importance politique de la reine, de son héros protecteur et de la puissance souveraine et militaire de l’Egide permettra de faire avancer les choses. L’importance du vivre ensemble est aussi soulignée par le personnage de Caine, qui génétiquement ne peut être heureux s’il ne vit pas en meute.
Dans une interview, Lana parle du questionnement entre le chez soi et l’identité, qui est une thématique importante du film. En corrélation avec ce que nous avons souligné précédemment, nous ne pouvons pas aussi parler du lien entre l’identité et les autres… C’est une critique claire de notre monde actuel devenant de plus en plus égoïste, comme le sont les membres de la famille Abrasax. Les réalisateurs nous proposent de nous recentrer sur ce qui est important.

Sous cet angle de lecture le film devient beaucoup plus intéressant dans le message qu’il tente de nous envoyer : la petite immigrée Jupiter trimant dans son boulot de misère puis se levant pour combattre les puissants est une sorte d’allusion à la lutte des classes, ou plutôt aux incohérences de notre monde où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres…
On critique clairement, comme dans Matrix, ce monde devenu fou de toujours vouloir plus. Une critique forte de la consommation qui va plus loin : Balem, dans le film, souligne qu’en fin de compte le bien le plus précieux est le temps et que celui-ci es devenu un produit de consommation. Ce n’est pas sans rappeler notre monde, où tout finit par se vendre, tout possède une valeur pécuniaire : le temps comme la vie.
Par rapport à cette vie elle-même, on note ainsi l’allusion à des thématiques qui font polémique comme les manipulations génétiques, le clonage ou la vente d’ovule.
On sent une volonté de montrer que des questionnements existent. L’épisode des robots homosexuels flashant sur l’un de leur congénère est riche de sens.

D’autres références existent dans le film comme celles relatives à la Bible : Tatum/Caine a été banni et est aussi un mercenaire, ce n’est pas sans rappeler l’épisode de Cain dans la Bible où celui-ci est condamné par Dieu à vivre en nomade. De plus, comment ne pas voir la référence aux anges brûlant leurs ailes pour venir sur terre dans le fait que Cain ait perdu ses ailes et arrive sur Terre, et que ses bonnes actions lui feront récupérer celles-ci….

Ou encore des références à l’histoire et à la religion. Il convient ici de parler de la Famille régnante des Abrasax (mot symbolisant les 365 émanations du Dieu Suprême pour la secte gnostique des basilidiens (selon Saint Jérôme, serait également Mithra, dieu solaire des Perses)). Leur nom même signifie leur importance.

Le mariage entre Titus et Jupiter n’est pas anodin, l’empereur Titus après avoir conquis Jérusalem était amoureux d’une princesse juive. De plus, la concurrence entre Titus/Balem fait penser au contraste Titus/Domitien. Dans l’histoire, même si Titus n’est pas un ange, Domitien semblait être le moins ouvert, il est parfois décrit comme sadique et a persécuté les chrétiens tout comme Balem veut exterminer les terriens.
De plus tout comme Balem et Titus ont une sœur Kalique qui semble être la plus modérée, Domitien et Titus avaient une sœur Flavia Domitilla.
Elle laisse l’Egide s’occuper de Jupiter. En parallèle la Flavia de la Rome antique semble s’être convertie au judaïsme, voire au christianisme.

Enfin dernière grande source d’inspiration des frères Wachowski, les contes : on note une référence très nette à Cendrillon pour la trame principale de l’histoire. Importance des souliers qu’elle récupère à la fin du film, donnés par son prince charmant. Mais aussi notions de souliers que l’on retrouve aussi dans Le Magicien d’Oz. Référence claire à cette autre œuvre par le fait que Dorothée se fait enlever pour voyager dans un autre monde, et trouve des souliers d’argent. De plus, devinez qui a joué dans la dernière adaptation du Magicien d’Oz ? Mlle Mila Kunis !

D’autres allusions sont plus diffuses, on peut ainsi voir un petite similitude avec La Belle et la Bête dans la romance entre Caine et Jupiter. Ou encore un vague lien entre Les trois petits cochons et le grand méchant loup, et les 3 Abrasax/Caine.

Avec ce film, on se demande vraiment si les Wachowski, face au rejet de l’incompris Cloud Atlas, n’ont pas voulu partir à l’opposé pour essayer de plaire aux spectateurs lambdas. Un film de science fiction qui de prime abord est le navet qu’adore l’américain moyen avec ses acteurs à la mode, ses effets spéciaux et ses scènes d’actions démesurées. C’est donc à priori un montage qui a dû plaire aux producteurs.

Néanmoins, et même sans espérer une version longue qui pourrait être fantastique, force est de constater que si l’on creuse un peu, ce film est d’une richesse incroyable. Il demande aux spectateurs de réfléchir pour comprendre les références et de faire marcher leur imagination. C’est peut-être son défaut, tout comme un Sucker Punch il y a quelques années, Jupiter est un film fait par des geeks pour des geeks. Ce qui fera sans doute sa perte au box office, mais en fera probablement aussi un film culte dans quelques années, au même titre qu’un Dune ou un Flash Gordon.

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